Francis PELLERIN. L’art abstrait géométrique, l’art cinétique et l’esthétique constructiviste au musée des beaux-arts de Rennes.

Structure

Le Mobile
Structure
1956
Laiton et moteur

Si la façade du casino de Saint-Malo (1954), la porte, le chemin de croix et le vitrail de l’église Saint-Yves (conçus en 1956) marquent chez Francis Pellerin l’abandon de la sculpture classique et figurative pour une orientation résolument abstraite, c’est Le Mobile qui est emblématique de son tournant cinétique et géométrique. Aujourd’hui exposée dans la niche du hall d’entrée du musée des beaux-arts de Rennes, la structure est animée par les principes esthétiques de l’art construit.

On doit à Marie Berhaut, conservatrice du musée de 1949 à 1969, d’obtenir de la ville de Rennes un crédit spécial d’encouragement des arts ainsi que l’aval de Georges Salles, directeur des Musées de France. Le 1er avril 1957, le musée fait donc sa réouverture. L’œuvre de Francis Pellerin fait sensation et fait écrire à René Massat dans Les Lettres Françaises :

l’art vivant du Musée n’a pas été oublié… Je vous l’avais dit, ce mobile fait ici beaucoup parler de lui, et il le mérite.

Francis Pellerin parlait lui-même ainsi de son œuvre :

Me laissant entièrement libre de concevoir ce dont la niche du musée vient d’être pourvue, Marie Berhaut fit que le projet qui en découla prît effet sur mes recherches plastiques d’alors et répondît à ce qu’elle espérait sans l’avoir formulé… Se rapportant à l’architecture, pourquoi une telle œuvre dans un bâtiment de style ? Le mariage de raison eût introduit là une statue conforme. Nous avons uni des éléments faits pour s’épouser et vivre de leur vie de formes. Cette mise en forme d’une feuille de métal poli ne représente rien qui leur soit extérieur, elle a son seul comportement pour objet, structuration d’un espace architectural, intégration à cet espace par le mouvement. Le duo établi entre la niche et le mobile fait converger les accidents de l’ombre et de la lumière qui procèdent de la nature de l’élément même, les ombres portées qui sont un rapport harmonique de l’élément avec la niche et l’animation finale qui est le contrepoint de formes, de lumière et de mouvement…

 

Groupe Mesure

Francis Pellerin fut un membre très actif du Groupe Mesure. Ce groupe expérimental de recherches plastiques avait pour ambition de faire dialoguer plasticiens, peintres, sculpteurs et architectes se définissant tous comme abstraits géométriques. Il était en effet né en 1960 sous l’impulsion d’un groupe d’artistes de la section géométrique du Salon des réalités nouvelles.

La genèse de l’implication de Francis Pellerin est la suivante : après la participation de l’artiste à la première biennale d’art abstrait à Bordeaux en 1957, Georges Folmer, alors secrétaire général du Salon des Réalités Nouvelles, sollicite en 1960 de Francis Pellerin l’envoi de quelques clichés de ses œuvres. Il lui propose en outre d’exposer une structure au Salon de 1961, de manière à créer, aux côtés de trois toiles de Auguste Herbin, un ensemble cohérent. A cette occasion, Folmer demande à Francis Pellerin si la ville de Rennes accepterait de montrer au public quelques toiles constructivistes et prépare ainsi le terrain pour un transfert du Salon des réalités nouvelles à Rennes.

Le 30 juin 1960, Francis Pellerin rencontre Marie Berhaut, conservatrice du musée des beaux-arts de Rennes, qui agrée le projet d’accueillir une sélection d’artistes des Réalités Nouvelles en février 1961. Les archives municipales de Rennes sont riches de l’ensemble des échanges épistolaires entre Marie Berhaut, Georges Folmer et Francis Pellerin, et témoignent de la collaboration intense qui rendit possible la première exposition du Groupe Mesure, du 9 mars au 30 avril (avec prolongation jusqu’au 7 mai 1961). Ce devait être là la seule exposition du Groupe Mesure en France.

Cette exposition présentait des œuvres des artistes suivants : Eyborg Gutmunsdottir, M.T. Janikovski, Aurélie Nemours, Luc Peire, Roger Thépot, Léo Breuer, Marcèle Cahn, Georges Folmer, Jean Gorin, Pierre Martin Guéret, Marta Boto, Carlos Cairoli, Adolphe Cieslarczyck, Maxime Descombin, Grégoire Vardanega, et Francis Pellerin. Y figuraient aussi deux toiles de Auguste Herbin et une peinture de Frantisek Kupka.

A propos de Francis Pellerin, François Le Corbel écrira dans Arts (n° 817) :

La puissante personnalité de Francis Pellerin est l’élément-choc du groupe. Il ne présente que trois Structures, mais elles constituent l’aboutissement de recherches poursuivies depuis plusieurs années et dont il fait profiter ses élèves de l’école des Beaux-Arts de Rennes.

Picasso déclarait un jour, « un tableau est un ensemble de destructions avant d’être un ensemble d’affirmations » ; jamais œuvre d’art n’a mieux illustré cette phrase.

Les statuts de l’association Mesure sont rédigés le 19 mars 1962. Francis Pellerin participera aux expositions annuelles à l’étranger jusqu’en 1965.

Rappel des expositions de groupes d’art abstrait géométrique auxquelles Francis Pellerin participa :

> Groupe Structure :

  • Bordeaux en 1956, 1957
  • Toulon en 1960.

> Jeune Sculpture en 1960, 1961, 1962.

> Réalités Nouvelles en 1961, 1962, 1964.

> Groupe Mesure en 1961, 1962, 1963, 1964, 1965.

Donation Suzanne Pellerin

Après la seconde exposition au musée des beaux-arts de Rennes en 2005 (la première datait de 1969), et lors des vœux du maire Edmond Hervé en 2007, Suzanne Pellerin expliquait  :

Cette donation est pour moi l’occasion de remercier la ville, les artisans de cette belle exposition et de la présence d’oeuvres de Francis Pellerin dans vingt-quatre lieux publics de cette belle cité.

A propos de la structure déployée* de 1957, en bois peint et assemblé (110 x 60 x 58 cm), Laurence Imbernon, commissaire de l’exposition, écrira :

Cette sculpture est construite selon les mêmes principes géométriques et abstraits que Le Mobile (dans l’atrium). Selon le point de vue du spectateur, la perception formelle de la pièce est transformée. Ce caractère se renforce grâce à une palette de couleurs franches et non illustratives… Francis Pellerin est sensible aux projets de décoration monumentale proposés par des artistes comme Jean Gorin, Etienne Boethy ou Felix Del Marle. Il inscrit très vite son œuvre abstraite dans le registre constructiviste de ces derniers.

Pour la toile acrylique sans titre de 1988 (100 x 81cm), les archives de l’atelier de Francis Pellerin, disponibles aux archives municipales de Rennes, montrent que le tracé qui construit l’œuvre a été élaboré au début des années 1950. On retrouve ce même tracé dans des peintures appelées Grand vaisseau en hommage aux écrits de Kasimir Malevitch (4 variations, huile sur toile, lors de la première période géométrique et 13 déclinaisons, acrylique sur toile, en deuxième période). Laurence Imbernon souligne :

Le même tracé régulateur qui anime ses sculptures, construit le tableau. La construction tripartite fréquente dans les œuvres de la première période, entre 1956 et 1962, devient plus complexe, pour bientôt disparaître dans les œuvres réalisées entre 1988 et 1998… Francis Pellerin emprunte aux constructivistes une couleur qui n’est jamais descriptive ou imitative. Réduite ici aux nuances du noir et du blanc et d’une palette de gris, la couleur renforce la structure graphique et géométrique de la composition.


Acrylique sur toile 1988 – Donation Suzanne Pellerin
© Haude Pellerin

Don au musée par la Société des Amis du Musée (présidée par Sylvie Blottière–Derrien) en décembre 2014 d’une huile sur toile, 130 x 89 cm, datée de 1957. L’œuvre fait écho aux structures déployées.

* Qu’est-ce qu’une structure déployée ?
Monique Merly – philosophe qui dialogua pendant plus de vingt ans avec Francis Pellerin – souligne dans un de ses articles : «  L’appellation pourrait prêter au malentendu. Le déploiement serait simple dépliage et l’œuvre serait le fruit de la conjonction d’un aplat donné et du dépliage d’un de ses éléments : une astuce en volume décomposante. Ce serait omettre l’oeil sollicité. Précisément ce type d’oeuvre, comme la sculpture cinétique, refuse tout achèvement ou saisie de la réalité à voir. L’objet «  vu » n’est pas l’oeuvre accessible. Il s’agit de saisir ces « grands plans qui vivent » et qui nous invitent au passage : car c’est à l’occasion d’un tel passage qu’ils ébauchent, indivise, la Forme qu’ils révèlent . Et c’est pourquoi un «  Mobile » comme celui du musée des beaux-arts de Rennes, ou un bas-relief, comme au Centre culturel du Triangle à Rennes, ou encore une Structure plurielle comme L’Anascope à Rennes, s’offrent au regard comme un parcours ou une attente. » («  Un itinéraire spirituel », juin 2014)

© Haude Pellerin